Bogue, Bombarde & Orgue (Retour 2/2)

Retour en paroles sur le concert du 27 octobre 2013 à l’Abbatiale Saint-Sauveur à Redon dans le cadre de la Bogue d’Or avec ce très beau texte de Jean-Bernard Vighetti.

Orgues et Bombardes : Erwan Hamon et Wenceslas Hervieux
Si vous dormez

Pour sa 38è édition, le festival de la Bogue d’ or de Redon a connu un vif succès bien relaté par les médias. La part belle a été donnée très justement aux concours et joutes, qui qualifient cet événement de l’automne dédié au génie populaire de Haute Bretagne, et, bien entendu, à la Louisiane et aux artistes cajuns, les invités d’honneur de cette année.

En revanche, le concert orgues et bombardes, donné par Erwan Hamon et Wenceslas Hervieux, le dimanche en début d’après midi en l’église abbatiale Saint-Sauveur, a été pratiquement occulté, alors qu’il s’est révélé être objectivement un des temps les plus forts forts de cette Bogue d’Or. Il présentait, en outre, l’originalité d’être donné dans le cœur de l’ancienne ville close, la ville abbatiale ; densifiant et équilibrant ainsi les animations entre celle-ci et la cité hors les murs : la ville portuaire aux multiples chapiteaux et la place du Parc Anger avec sa foire foraine.

Le duo, constitué entre ces deux jeunes talents dans les années 1990, notamment pour le concours orgues et bombardes du festival des Tombées de la Nuit à Rennes, s’est reformé en 2012 pour trois concerts en Juillet, Août et Décembre à Peillac en l’église Saint Sabulin – dotée depuis peu d’orgues restaurés de la chapelle de Lamennais à Ploërmel – réunissant à chaque fois plus de 200 personnes et permettant aux deux musiciens de se retrouver et parfaire leurs jeux et leurs répertoires. L’ idée leur est rapidement venue de réaliser un CD, enregistré en l’église abbatiale Saint -Sauveur de Redon et de le sortir à l’occasion de la Bogue d’or et d’un concert dans ce même lieu inspiré ! Beau symbole pour la Bogue que cette rencontre a priori improbable entre le roi des instruments aux multiples facettes et l’instrument populaire par excellence de Bretagne, entre le fidèle accompagnateur des rites des églises et le compagnon inséparable du biniou koz des fêtes et danses spécifiques du «Finisterre» de l’Europe !

Belle réussite aussi avec plus de 600 personnes présentes et conquises pour cette première du duo en leur cité ! Il est vrai, le concert comme le Cd montrent de façon magistrale les aptitudes de ce couple de sonneurs atypique, appelé à connaître la notoriété de Jégat et Yhuel, dans ce registre ; plus même si on s’en réfère à leurs parcours et expériences multiples, à leur créativité et tonicité, à leur envie de jouer et d’innover, toujours en quête de défi et d’excellence.

Cette maîtrise, cet éclectisme s’appuient, dans leur album, sur un répertoire original et judicieusement choisi de danses et mélodies de Haute et de Basse Bretagne, issus tout droit de porteurs de tradition ou de collectages diversifiés.

Ils s’expriment aussi dans des compositions personnelles de l’un et de l’autre : d’ Erwan, le talabardeur de Plessé aux « semelles de vent », qui très jeune se frotte aux musiques du monde et à leurs maîtres à l’occasion d’invitations ou de concerts aux quatre coins de la planète, du Kazakhstan, Kurdistan et Iran aux Amériques en passant par la Crête, l’Écosse et l’Europe de l’Est ; de Wenceslas, le fondu des claviers qu’ils soient d’église, dans son enfance à Saint-Vincent/Oust, d’essence classique tel le piano qui le conduit à une maîtrise universitaire de création musicale ou d’extraction populaire comme l’accordéon chromatique à touches piano des fanfares des Balkans dont le «groove» lui rappelle celui de la musique et les danses du pays de Redon et l’incite à créer ces 15 dernières années taraf et fanfare brito-roumaine ou macédonienne.

Nul doute que ces vagabondages musicaux aient pu stimuler leur créativité dans cette production commune et la recherche d’une autre façon de concevoir ce type de duo. Les orgues ne sont pas ici qu’un instrument d’accompagnement au service de la bombarde. Elles impulsent aussi et donnent souvent le la, créant des ambiances plurielles, tantôt minimalistes, ondoyantes, tantôt flamboyantes et chatoyantes, servant à la perfection le jeu subtile et riche de la ou des bombardes – 8 au total. Les orgues se transforment même sur certaines plages en boite à musique, presque en orgues de barbarie, tandis que la bombarde donne l’impression de se dédoubler. Et que dire des références ou recours discrets de ce vrai couple de sonneurs aux mesures à cinq temps des musiques d’Europe de l’Est ou aux courants répétitifs et minimalistes de musique contemporaine, incarnés par le compositeur américain Philip Glass, pour donner des couleurs singulières à leurs œuvres !

Au total, Wenceslas et Erwan forme un « duo libre», au sens plein du terme, donc sans contraintes de genres et de styles musicaux, de modes ou de courants du moment. Ils les connaissent et les exploitent à leur gré pour faire leurs musiques, leurs arrangements, leurs créations. Nés quasiment avec la Bogue d’or, ils ont respect et admiration pour le chant traditionnel et leurs grandes voix et ont parfois scrupules à s’en inspirer, considérant qu’ils ne sauraient faire mieux que l’épure. Et pourtant, quand celle-ci est ainsi respectée, elle ne peut qu’engendrer des musiciens et compositeurs de talent et magnifier le génie populaire. Le temps de la création de haut vol est venu pour le pays de Redon. Erwan et Wenceslas en sont les premières hirondelles.

Jean-Bernard Vighetti
Président du Conseil culturel de Bretagne, le 3 Novembre 2013

PS: le CD présente la particularité d’avoir été totalement conçu dans l’aire de la communauté du pays de Redon par des artistes ( Erwan Hamon et Wenceslas Hervieux), techniciens ( Olivier Renet, preneur de son à l’abbatiale de Redon et mixeur à Peillac) et luthiers ( Gilbert Hervieux et Olvier Glet à Rieux) du cru.